Sénégal/Présidentielle de 2029: Sonko face aux fractures du pouvoir, au facteur temps et au défi de la candidature

Au Sénégal, la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko a profondément reconfiguré le paysage politique issu de l’alternance de mars 2024. Le tandem qui avait porté le projet du Pastef au pouvoir s’est séparé au printemps 2026, après plusieurs mois de divergences sur la conduite de l’État, l’économie, la justice et la stratégie politique. Ousmane Sonko, démis de ses fonctions de Premier ministre le 22 mai 2026, a été élu quatre jours plus tard président de l’Assemblée nationale. À trois ans de la prochaine présidentielle, le rapport de forces reste donc ouvert, mais les trajectoires des deux hommes pourraient désormais suivre des chemins distincts.

Octobre 4, 2026 - 11:05
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Sénégal/Présidentielle de 2029: Sonko face aux fractures du pouvoir, au facteur temps et au défi de la candidature
Ousmane Sonko ou une ambition présidentielle hypothétique, une deuxième fois

Au Sénégal, la rupture entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko a profondément reconfiguré le paysage politique issu de l’alternance de mars 2024. Le tandem qui avait porté le projet du Pastef au pouvoir s’est séparé au printemps 2026, après plusieurs mois de divergences sur la conduite de l’État, l’économie, la justice et la stratégie politique. Ousmane Sonko, démis de ses fonctions de Premier ministre le 22 mai 2026, a été élu quatre jours plus tard président de l’Assemblée nationale. À trois ans de la prochaine présidentielle, le rapport de forces reste donc ouvert, mais les trajectoires des deux hommes pourraient désormais suivre des chemins distincts.

Un paysage politique profondément recomposé

L’une des principales caractéristiques de la scène politique sénégalaise est actuellement la domination parlementaire du Pastef. Lors des législatives anticipées du 17 novembre 2024, le parti avait remporté 130 des 165 sièges de l’Assemblée nationale, soit près de 79 % des sièges. La principale force d’opposition, la coalition conduite par l’ancien président Macky Sall, avait obtenu 16 sièges. Cette configuration demeure toutefois différente d’un face-à-face électoral présidentiel. Le Sénégal dispose d’un électorat diversifié et d’une longue tradition de compétition entre formations politiques. La victoire de Bassirou Diomaye Faye en 2024, avec 54,28 % des suffrages dès le premier tour, avait été obtenue alors qu’Ousmane Sonko ne pouvait pas concourir. Le président actuel avait alors bénéficié de la mobilisation du Pastef et du mot d’ordre politique qui associait étroitement les deux hommes. Depuis la rupture du tandem, une question centrale domine désormais le débat : le capital politique construit autour du projet Pastef peut-il rester durablement partagé entre le président de la République et son ancien Premier ministre ?

De l’unité du tandem à la rivalité politique

La rupture entre les deux hommes ne constitue pas un simple désaccord personnel. Elle porte sur des conceptions différentes de l’exercice du pouvoir. Sous le premier gouvernement issu de l’alternance, Ousmane Sonko avait défendu une ligne fortement souverainiste et volontariste. Les divergences sont notamment apparues sur la gestion des finances publiques, la dette, les contrats stratégiques, la justice et la conduite de certaines réformes. On relève par ailleurs  des différences de ton entre Sonko, présenté comme défenseur de l’orthodoxie du projet politique, et Faye, qui cherche davantage à se placer dans une posture institutionnelle de chef de l’État garant de la cohésion nationale. Cette différence est politiquement significative. Sonko conserve une capacité de mobilisation militante considérable, tandis que Bassirou Diomaye Faye dispose de la légitimité institutionnelle conférée par la fonction présidentielle.

La difficulté pour Sonko sera donc de transformer son influence politique et parlementaire en une dynamique présidentielle autonome, sans apparaître comme celui qui chercherait à affaiblir l’institution présidentielle qu’il avait contribué à installer. Depuis son élection à la présidence de l’Assemblée nationale, Sonko a lui-même adopté par moments un discours plus institutionnel. Le 2 juin 2026, il déclarait notamment que le Pastef ne censurerait pas le nouveau gouvernement malgré ses désaccords avec le président, appelant au dialogue et affirmant que les deux camps étaient « condamnés à se parler ». Cette évolution montre que le rapport de force n’est pas nécessairement synonyme de confrontation permanente.

Le facteur temps : 2026-2029

Trois années constituent une période particulièrement longue en politique. Entre 2026 et 2029, les préoccupations des Sénégalais peuvent considérablement évoluer. L’économie, l’emploi des jeunes, le coût de la vie, les finances publiques, les résultats des politiques sociales et la gestion des ressources pétrolières et gazières pèseront vraisemblablement davantage dans le choix des électeurs que les querelles actuelles entre dirigeants. Le contexte économique constitue déjà un paramètre majeur. Le FMI avait suspendu son précédent programme après la révélation d'un niveau d'endettement et de déficit publics beaucoup plus élevés que ceux précédemment déclarés. En septembre 2026, Bassirou Diomaye Faye et la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, ont fait état de progrès dans les discussions visant un nouveau programme de soutien. Pour Sonko, l'enjeu sera donc aussi de démontrer que son opposition au gouvernement peut s'inscrire dans une stratégie crédible de gestion des finances publiques. Ses critiques sur la dette et les rapports avec le FMI font partie de son positionnement souverainiste. Mais toute posture politique doit également être confrontée aux contraintes économiques auxquelles l'État sénégalais est soumis. 

Des intérêts désormais divergents 

La séparation entre Faye et Sonko crée mécaniquement des intérêts politiques distincts. Pour le président de la République, l'enjeu est de disposer d'un bilan gouvernemental suffisamment solide à l'horizon 2029 et de consolider son autorité institutionnelle. Pour Sonko, l'enjeu est de préserver son leadership sur la mouvance politique qui a porté le Pastef au pouvoir tout en préparant, si les conditions juridiques et politiques sont réunies, une candidature présidentielle. Cette situation crée une compétition interne qui peut évoluer de plusieurs manières : coexistence, rapprochement, confrontation électorale ou recomposition plus large des alliances. Le facteur déterminant sera notamment la capacité de chacun à maintenir une base politique suffisamment large sans provoquer une fragmentation durable de leur électorat commun. 

Le précédent béninois : Olivier Boko 

Le cas béninois de Olivier Boko constitue un précédent régional souvent évoqué lorsqu'il est question des rapports entre proximité personnelle, ambition politique et succession au sommet de l'État. Longtemps présenté comme un proche de Patrice Talon, Olivier Boko avait commencé à afficher ses ambitions présidentielles pour 2026 avant son arrestation en septembre 2024. En janvier 2025, il a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle par la CRIET, aux côtés de l'ancien ministre Oswald Homéky, pour des faits de complot contre la sûreté de l'État et de corruption d'agent public. Boko et ses avocats ont contesté la procédure et les accusations. La comparaison avec le Sénégal doit cependant rester prudente. Les configurations institutionnelles, les personnalités, les faits judiciaires et les contextes électoraux sont différents. Le cas béninois montre néanmoins qu'une proximité initiale au sein d'un pouvoir peut se transformer en compétition politique lorsque se pose la question de la succession.

Le discours offensif de Sonko : mobilisation ou facteur de polarisation ?

Le style politique de Ousmane Sonko constitue une autre donnée importante. Depuis son entrée en politique, Sonko s'est construit une image de dirigeant de rupture, utilisant un langage particulièrement direct sur la souveraineté, la gouvernance, les rapports avec les anciennes puissances coloniales et la défense des intérêts économiques du Sénégal. Dans son entretien au Monde en juin 2026, il a réaffirmé cette orientation en rejetant notamment l'idée que le Sénégal aurait des « leçons » à recevoir de l'étranger. Il a également défendu la nécessité de renégocier certains contrats pétroliers et gaziers dans l'intérêt national. Ce discours peut conserver une forte capacité de mobilisation auprès d'une partie de l'électorat attachée au souverainisme. Mais sa pérennité politique dépendra aussi de la manière dont il sera perçu dans un contexte où le Sénégal doit attirer des investissements, gérer sa dette et entretenir des relations avec de nombreux partenaires. La question n'est donc pas de savoir si le discours souverainiste est légitime ou non, mais de déterminer comment il peut être articulé avec les impératifs de gouvernance,  de coopération internationale et de stabilité économique.

Les éventuels blocages institutionnels

La présidentielle de 2029 pourrait également être précédée par plusieurs batailles institutionnelles. Le Sénégal dispose d'un système constitutionnel dans lequel le président est élu au suffrage universel direct pour cinq ans et ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs. Les candidatures sont déposées auprès du Conseil constitutionnel, qui joue un rôle central dans leur examen. Il convient toutefois de distinguer les obstacles juridiquement établis des hypothèses politiques. À ce jour, rien ne permet d'affirmer qu'un futur pouvoir chercherait nécessairement à empêcher Sonko de se présenter. En revanche, l'histoire politique récente du Sénégal montre combien les questions judiciaires et électorales peuvent peser sur une candidature. En 2024, Sonko avait été écarté de la présidentielle à la suite de sa situation judiciaire, ouvrant la voie à la candidature de Bassirou Diomaye Faye. La situation a depuis évolué : France Diplomatie indique qu'une réforme législative a rétabli l'éligibilité d'Ousmane Sonko. Le président Faye avait lui-même déclaré en mai 2026 que l'éligibilité de son ancien Premier ministre ne constituait plus, selon lui, un sujet de débat.

Les partenaires extérieurs de Bassirou Diomaye Faye

Il serait excessif de parler de « soutiens extérieurs » au sens d'un dispositif politique destiné à favoriser une candidature contre Sonko. En revanche, le président Faye dispose de relations diplomatiques et économiques avec plusieurs partenaires internationaux. Le Sénégal entretient des relations importantes avec l'Union européenne, la Chine, les États-Unis, le Maroc, la Turquie et le Qatar. Dakar poursuit parallèlement une politique de diversification de ses partenariats. 

La relation avec le FMI constitue également un élément important du contexte économique. En septembre 2026, Faye s'est entretenu à Washington avec Kristalina Georgieva dans le cadre des négociations pour un nouveau programme de soutien. Le président sénégalais entretient également des relations étroites avec le Qatar, qu'il a encore réaffirmées lors de sa visite à Doha en juillet 2026. Ces partenariats ne constituent pas automatiquement des soutiens politiques à une éventuelle candidature de Faye en 2029. Ils représentent plutôt des leviers diplomatiques, économiques et financiers dont dispose l'État sénégalais. 

Une candidature Sonko encore juridiquement possible, mais politiquement à construire

L'hypothèse d'une candidature de Sonko en 2029 est actuellement juridiquement envisageable. La réforme évoquée par France Diplomatie a rétabli son éligibilité. Mais l'éligibilité juridique n'épuise pas la question politique. Entre 2026 et 2029, plusieurs variables seront déterminantes : l'évolution de ses relations avec le président Faye, la cohésion du Pastef, son bilan à la tête de l'Assemblée nationale, l'évolution de la situation économique, la perception de son discours souverainiste et sa capacité à maintenir une coalition électorale suffisamment large. Sonko devra également composer avec un élément particulier : il n'est plus le seul visage de l'alternance de 2024. Bassirou Diomaye Faye dispose désormais de sa propre légitimité présidentielle et construit progressivement son propre positionnement politique. 

2029 : une bataille qui ne fait que commencer 

À trois ans de la présidentielle, aucune conclusion définitive ne peut être tirée sur l'issue du scrutin. Le rapport de forces observé en 2026 ne constitue pas une photographie fiable de celui de 2029. L'ancien Premier ministre conserve une influence politique importante. Son accession à la présidence de l'Assemblée nationale, obtenue par 132 voix sur 165, quelques jours seulement après son départ du gouvernement, témoigne de sa capacité à conserver un poids institutionnel considérable. Mais cette influence doit désormais être convertie en stratégie politique de long terme. Le principal défi pour Sonko ne réside donc pas uniquement dans sa capacité à mobiliser ses partisans. Il concerne également sa capacité à maintenir l'unité de son courant politique, à gérer sa relation avec le président Faye, à présenter une lecture crédible des contraintes économiques du pays et à transformer son discours de rupture en projet de gouvernement susceptible de rassembler au-delà de son socle traditionnel. La présidentielle de 2029 se jouera ainsi autant sur les résultats du pouvoir en place que sur la capacité des différentes forces politiques à proposer une alternative crédible. 

Trois années pour recomposer le rapport de forces 

Le Sénégal entre dans une période politique nouvelle. Le tandem Faye-Sonko, qui avait symbolisé l'alternance de 2024, appartient désormais à l'histoire récente du pouvoir. La majorité parlementaire reste largement dominée par le Pastef, mais le pouvoir exécutif et le leadership partisan ne sont plus incarnés par le même homme. Pour Ousmane Sonko, les prochaines années seront celles de la consolidation ou de la recomposition. Les tensions avec le président Faye, le ton parfois offensif de son discours, les divergences sur l'économie et la gouvernance, ainsi que la compétition autour de l'héritage politique de 2024 constituent autant de variables susceptibles d’influencer son parcours vers 2029.

Son éventuelle candidature est aujourd'hui juridiquement possible, mais sa trajectoire politique reste ouverte. Le facteur temps sera déterminant. D'ici 2029, les performances économiques du gouvernement, l'évolution des relations entre Faye et Sonko, la cohésion du Pastef, les éventuelles recompositions de l'opposition et les choix des électeurs peuvent profondément modifier le paysage.

Une chose apparaît toutefois certaine : la présidentielle de 2029 ne sera pas simplement une nouvelle échéance électorale. Elle pourrait constituer le véritable test de la capacité du mouvement né de l'alternance de 2024 à survivre à la séparation de ses deux principales figures et à transformer une victoire historique en nouvelle architecture politique du Sénégal.

Par Nicole HADAGBA

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