Soudan du Sud : l’élection de décembre face au défi de la légitimité

Le Soudan du Sud franchit une nouvelle étape vers ses premières élections nationales depuis son indépendance en 2011. Le président Salva Kiir a signé les 21 et 22 septembre 2026 des modifications de la loi électorale avant de dissoudre le gouvernement de transition. Ces décisions lèvent plusieurs obstacles juridiques, mais elles ouvrent surtout une période délicate : comment organiser un scrutin crédible dans un pays où les principaux mécanismes du processus de paix restent inachevés et où le principal rival politique du chef de l’État, Riek Machar, demeure assigné à résidence ?

Octobre 4, 2026 - 11:13
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Soudan du Sud : l’élection de décembre face au défi de la légitimité
Le président Salva Kiir et son régime jouent leur premier  test  de démocratie

Le Soudan du Sud franchit une nouvelle étape vers ses premières élections nationales depuis son indépendance en 2011. Le président Salva Kiir a signé les 21 et 22 septembre 2026 des modifications de la loi électorale avant de dissoudre le gouvernement de transition. Ces décisions lèvent plusieurs obstacles juridiques, mais elles ouvrent surtout une période délicate : comment organiser un scrutin crédible dans un pays où les principaux mécanismes du processus de paix restent inachevés et où le principal rival politique du chef de l’État, Riek Machar, demeure assigné à résidence ?

Le changement juridique est important. Les autorités ont supprimé plusieurs conditions considérées auparavant comme préalables aux élections, notamment l’organisation d’un recensement national et l’adoption d’une Constitution permanente. Ces deux processus sont désormais renvoyés à l’après-élection. Cette évolution permet de dégager une voie légale vers le scrutin du 22 décembre. Elle ne signifie cependant pas que les obstacles institutionnels ont disparu. Le système électoral doit encore disposer du temps, des moyens financiers et des capacités techniques nécessaires à l’enregistrement des électeurs, à la préparation du scrutin et à la sécurisation des opérations électorales. Un rapport des Nations unies souligne justement que les préparatifs ont progressé, mais que d’importantes contraintes financières, techniques, institutionnelles et sécuritaires subsistent. 

La question centrale de l’opposition 

Au cœur des incertitudes se trouve la situation de Riek Machar, principal adversaire politique de Salva Kiir et figure majeure de l’accord de paix de 2018. Machar est détenu dans le cadre d’une procédure judiciaire, tandis que les relations entre les différentes composantes du gouvernement de transition se sont considérablement dégradées. L’Onu a relevé que cette situation avait contribué à la fragmentation du SPLM/A-IO, le mouvement d’opposition dirigé par Machar, et à l’affaiblissement du dispositif de partage du pouvoir. Cette situation pose une question fondamentale : une élection peut-elle véritablement contribuer à stabiliser le pays si une partie importante de l’opposition estime ne pas disposer des conditions nécessaires pour participer pleinement au processus ?

La question ne concerne donc pas uniquement la présence d’un bulletin de vote dans les bureaux. Elle touche à la possibilité pour les candidats et les partis de s’organiser, de faire campagne, de communiquer avec leurs électeurs et de participer au processus sans restrictions disproportionnées. 

L’espace civique sous surveillance 

C’est précisément sur ce terrain qu’Amnesty International a récemment appelé les autorités sud-soudanaises à garantir un environnement permettant aux citoyens de voter et aux candidats de se présenter librement. L’organisation estime que la légitimité d’une élection ne dépend pas uniquement de sa tenue, mais également de la capacité des citoyens à exercer leurs droits dans des conditions de liberté, de sécurité et d’égalité. Elle demande notamment la protection des libertés d’expression, d’association et de réunion pacifique ainsi que la fin des intimidations visant journalistes, acteurs de la société civile et opposants politiques. Ces préoccupations prennent une importance particulière dans un pays où les tensions politiques peuvent rapidement se transformer en affrontements armés. 

Un environnement sécuritaire toujours fragile 

Le défi électoral est indissociable de la situation sécuritaire. Depuis 2025, plusieurs régions du pays connaissent de nouveaux affrontements entre forces gouvernementales et éléments liés à l’opposition. Les violences ont notamment touché Jonglei, le Haut-Nil et d’autres zones du pays. L’Onu souligne que la poursuite des affrontements, les déplacements de populations et les tensions communautaires compliquent directement les préparatifs électoraux. Le Conseil de sécurité a notamment relevé que les conditions politiques, sécuritaires et institutionnelles nécessaires à des élections crédibles restaient incertaines. Le risque est double : l’insécurité peut empêcher une partie de la population de participer au vote et, inversement, une élection contestée peut contribuer à alimenter de nouvelles tensions. 

Une préparation encore sous pression 

À quelques mois du scrutin, le calendrier apparaît particulièrement contraint. Les autorités électorales ont engagé certaines opérations préparatoires et une campagne d’éducation civique, tandis que plusieurs partis politiques ont été enregistrés. Mais des questions demeurent sur le financement, la logistique, la délimitation des circonscriptions, la sécurité des électeurs et la capacité des institutions électorales à accomplir leurs missions dans les délais. Plus préoccupant encore, le président Salva Kiir a récemment limogé le président de la Commission électorale nationale, Abednego Akok Kacuol, à environ trois mois du scrutin. Cette décision a suscité des interrogations sur sa légalité et sur ses conséquences pour la préparation électorale. Ce changement à la tête de l’institution électorale intervient donc à un moment où la continuité administrative et la confiance des acteurs sont particulièrement importantes. 

Le dilemme de la communauté internationale 

Pour les partenaires internationaux et régionaux du Soudan du Sud, le défi consiste désormais à soutenir la tenue d’élections sans cautionner un processus qui ne réunirait pas les garanties minimales d’inclusivité et de crédibilité. L’Onu, l’Union africaine et l’IGAD ont régulièrement rappelé que l’accord de paix revitalisé demeure le cadre essentiel de la transition. Elles ont également insisté sur la nécessité d’un dialogue politique inclusif entre les principales forces du pays.  Le choix est donc délicat. Un nouveau report pourrait prolonger indéfiniment une transition déjà très longue. Mais une élection organisée dans un contexte de fortes divisions politiques et de violences pourrait également fragiliser davantage les institutions. 

De la tenue du scrutin à son acceptation 

Le 22 décembre 2026 pourrait ainsi constituer un moment historique pour le Soudan du Sud. Pour la première fois depuis l’indépendance, les citoyens pourraient être appelés à choisir leurs dirigeants dans le cadre d’un scrutin national.Mais l’enjeu ne réside pas uniquement dans la date du vote. La véritable question sera celle de son acceptation par les différents protagonistes. Pour qu’une élection puisse contribuer à stabiliser le pays, elle devra être suffisamment inclusive, transparente et sécurisée pour que les principaux acteurs puissent reconnaître sa légitimité. Le Soudan du Sud se trouve donc devant un paradoxe : il doit sortir de la transition par les urnes, mais il doit aussi préserver les acquis encore fragiles du processus de paix pour que ces mêmes urnes ne deviennent pas un nouveau facteur de conflit. 

Dans cette perspective, les prochaines semaines seront décisives. Le gouvernement devra démontrer sa capacité à organiser le scrutin, tandis que l’opposition et les partenaires régionaux devront contribuer à créer les conditions d’un processus politique pacifique. L’histoire du jeune État sud-soudanais pourrait ainsi connaître un tournant en décembre. Mais la réussite de cette étape se mesurera moins à la seule ouverture des bureaux de vote qu’à la capacité du pays à transformer l’élection en véritable mécanisme de légitimation politique et de consolidation de la paix.

Par Nicole HADAGBA

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