France 24 – Mamadi Doumbouya : quand un mot fait basculer une controverse en crise médiatique
De « président putschiste » à l’interdiction de France 24 en Guinée, puis aux excuses de la chaîne : l’affaire révèle les tensions persistantes entre pouvoir politique, souveraineté nationale et liberté de la presse.
Il aura suffi de deux mots pour déclencher une crise qui dépasse désormais largement le cadre d’une simple erreur de présentation.
Le 15 septembre 2026, au cours d’une édition d’information, France 24 a qualifié Mamadi Doumbouya de « président putschiste ». Une expression renvoyant directement aux circonstances dans lesquelles le général Doumbouya avait pris le pouvoir en Guinée, le 5 septembre 2021, après le renversement du président Alpha Condé.
Mais entre-temps, le contexte institutionnel guinéen a profondément changé. Mamadi Doumbouya a participé à l’élection présidentielle du 28 décembre 2025 et a été proclamé élu président de la République. C’est précisément cette évolution que la Haute Autorité de la Communication (HAC) guinéenne estime avoir été ignorée par France 24. (Guinee360)
Et c’est là que commence véritablement l’affaire.
D’un fait historique à une qualification devenue controversée
Sur le plan historique, un élément ne prête pas à discussion : Mamadi Doumbouya est arrivé au pouvoir à la suite du coup d’État militaire du 5 septembre 2021.
Mais le journalisme politique exige parfois de distinguer l’origine d’un pouvoir, son évolution et son statut institutionnel à un moment donné.
C’est précisément ce que la HAC reproche à France 24.
Dans sa décision du 16 septembre, le régulateur guinéen considère que l’utilisation du qualificatif « président putschiste » ne tient pas suffisamment compte de la situation institutionnelle issue de l’élection présidentielle de décembre 2025. Il invoque notamment les exigences d’exactitude, d’impartialité et d’équilibre dans le traitement de l’information. (Guinee360)
La question n’est donc pas simplement de savoir si Mamadi Doumbouya est arrivé au pouvoir par un coup d’État. Il l’est.
La question est plutôt de savoir si cette circonstance historique peut, à elle seule, continuer à constituer la qualification principale d’un président qui a ensuite obtenu son mandat à travers une élection.
C’est une distinction importante.
Un événement politique appartient à l’histoire. Une qualification journalistique, elle, appartient au présent de l’information.
La réponse de la HAC : une mise en demeure
La réaction des autorités guinéennes ne s’est pas fait attendre.
Le 16 septembre, la Haute Autorité de la Communication a officiellement mis France 24 en demeure de mettre fin à l’utilisation de termes jugés inappropriés à l’endroit du chef de l’État et de procéder aux rectifications nécessaires sur ses différents canaux numériques.
Dans sa décision, la HAC considère notamment que la chaîne a manqué à ses obligations professionnelles et estime que le qualificatif employé porte atteinte à la dignité des institutions guinéennes et du chef de l’État. (Guinee360)
À ce stade, l’affaire aurait pu s’arrêter à une mise au point, une correction et un rappel des règles déontologiques.
Mais elle allait prendre une tout autre dimension.
De la mise en demeure à l’interdiction
Le 17 septembre, la HAC a franchi un nouveau cap.
La diffusion de France 24 a été interdite en Guinée avec effet immédiat. L’autorisation de diffusion de la chaîne a été révoquée et les accréditations de ses correspondants, envoyés spéciaux et collaborateurs ont également été retirées. La décision officielle figure désormais parmi les décisions publiées par la Haute Autorité de la Communication guinéenne. (Hacgn)
Pour le régulateur, cette décision s’explique notamment par le maintien des propos incriminés malgré la demande de rectification.
Mais un élément essentiel est intervenu dans cette séquence : France 24 a finalement reconnu son erreur.
France 24 fait son mea culpa
Dans un rectificatif diffusé à l’antenne, le journaliste ayant employé l’expression a reconnu avoir qualifié « par erreur » Mamadi Doumbouya de président putschiste.
Il a ensuite rappelé que le général Doumbouya était arrivé au pouvoir à la suite du coup d’État de septembre 2021, mais qu’il avait depuis été élu président de la République lors de l’élection présidentielle du 28 décembre 2025.
La chaîne a présenté ses excuses. (Guinee7.com)
Cette précision est loin d’être secondaire.
Elle signifie que France 24 elle-même a considéré que la formulation utilisée nécessitait une correction.
Mais cette correction est intervenue après la décision des autorités guinéennes d’interdire la chaîne.
La crise ne s’est donc pas achevée avec les excuses. Elle a changé de nature.
Une erreur journalistique peut-elle justifier une interdiction ?
C’est désormais le cœur du débat.
D’un côté, un média international a une responsabilité particulière dans le choix des mots qu’il utilise pour caractériser les dirigeants et les institutions d’un pays. Une erreur dans une qualification politique peut modifier la perception d’une réalité, surtout lorsqu’elle intervient dans une région où les rapports entre pouvoirs publics, médias internationaux et anciennes puissances coloniales sont particulièrement sensibles.
De l’autre, la liberté de la presse suppose qu’une erreur journalistique puisse être corrigée sans que toute la capacité d’informer soit nécessairement supprimée.
C’est précisément sur ce terrain que les critiques de la décision guinéenne se sont exprimées.
Reporters sans frontières a estimé que les décisions visant France 24 et Jeune Afrique portent atteinte à la liberté d’informer et au droit du public guinéen à accéder à une information plurielle. (AFP)
Il faut toutefois distinguer ici le droit d’un État à réguler les médias opérant sur son territoire et la question de la proportionnalité de la sanction choisie.
Ces deux questions ne sont pas identiques.
Le contexte guinéen pèse lourd
L’affaire France 24 ne survient pas dans un paysage médiatique apaisé.
Depuis plusieurs années, la Guinée connaît des tensions importantes entre les autorités et différents médias nationaux et internationaux. Plusieurs médias privés ont déjà fait l’objet de suspensions, de retraits d’autorisation ou de mesures administratives.
La décision contre France 24 intervient également quelques jours après le retrait de l’accréditation du correspondant de Jeune Afrique en Guinée. (AFP)
L’affaire dépasse donc désormais le seul qualificatif prononcé à l’antenne.
Elle s’inscrit dans une interrogation plus vaste : quel espace les autorités guinéennes entendent-elles désormais accorder aux médias nationaux et internationaux dans le nouveau paysage institutionnel du pays ?
Le paradoxe d’une Afrique qui veut reprendre la maîtrise de son récit
Il serait cependant réducteur de considérer cette affaire uniquement sous l’angle d’un affrontement entre un État africain et un média français.
Elle renvoie à une question beaucoup plus profonde : celle de la maîtrise du récit africain.
Pendant des décennies, une partie de l’opinion africaine a reproché aux médias internationaux de raconter l’Afrique à travers des grilles de lecture souvent construites depuis l’extérieur du continent.
Aujourd’hui, de nombreux États africains revendiquent davantage de souveraineté dans la définition de leur image, de leur communication et de leur récit national.
La Guinée de Mamadi Doumbouya s’inscrit, à certains égards, dans cette dynamique.
Mais cette volonté de souveraineté médiatique soulève elle-même une exigence : la régulation ne doit pas devenir une substitution du pouvoir politique au travail journalistique.
Car une presse libre n’est pas une presse qui ne commet jamais d’erreur.
C’est une presse qui peut être interrogée, contredite, corrigée et, lorsqu’elle enfreint les règles, sanctionnée selon un cadre clair et proportionné.
Entre souveraineté et liberté d’informer
L’affaire France 24 pose ainsi une équation délicate.
Un État souverain ne peut être privé du droit de fixer les règles applicables aux médias présents sur son territoire.
Mais l’exercice de cette souveraineté doit également s’accompagner d’une exigence de mesure, de transparence et de proportionnalité.
De son côté, un média international ne peut invoquer la liberté d’informer pour s’affranchir de toute exigence de rigueur.
La liberté éditoriale implique une responsabilité éditoriale.
Dans le cas présent, France 24 a reconnu son erreur et l’a rectifiée à l’antenne.
La Guinée, pour sa part, a choisi la voie de la sanction la plus lourde : retirer à la chaîne son autorisation de diffusion.
C’est cette disproportion apparente entre la faute reconnue et la sanction prononcée qui nourrit désormais l’essentiel de la controverse.
Au fond, une bataille autour des mots
Cette affaire rappelle finalement une réalité fondamentale du journalisme politique : les mots ne sont jamais neutres.
Dire d’un responsable qu’il est « président » décrit son statut institutionnel.
Le qualifier de « putschiste » renvoie à son mode d’accession initial au pouvoir.
Les deux réalités peuvent appartenir à la même histoire. Mais leur coexistence exige une formulation précise, contextualisée et rigoureuse.
C’est précisément cette rigueur qui permet au journalisme de conserver sa crédibilité.
Et c’est aussi cette rigueur qui devrait guider les pouvoirs publics lorsqu’ils décident de répondre à une erreur médiatique.
Car derrière France 24 et Mamadi Doumbouya, c’est une question plus vaste qui se joue : comment concilier, dans l’Afrique contemporaine, la souveraineté des États, la dignité des institutions, le droit du public à l’information et l’indépendance de la presse ?
La réponse ne réside probablement ni dans l’impunité médiatique, ni dans le silence imposé.
Elle réside dans la capacité des institutions et des médias à accepter une règle simple, mais exigeante : le pouvoir doit pouvoir être questionné, et le journalisme doit pouvoir être tenu responsable de ses erreurs.
L’affaire France 24–Doumbouya est désormais entrée dans cette zone de tension où se rencontrent l’histoire politique, la souveraineté nationale et la liberté d’informer.
Et c’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être regardée au-delà du seul mot qui l’a déclenchée.
La Rédaction
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